De « l’Esclave rebelle » à la libération de la forme : Michel-Ange et Rodin, naissance de la modernité

par Valérie Roger

Photographies © l’auteure.

Issu d’un mémoire, travail de recherche inédit Rodin et le Moyen Âge (1990)

« Michel-Ange, dernier des gothiques »

Si Rodin considérait les sculpteurs anonymes du Moyen-âge comme ses premiers maîtres, il disait de Michel-Ange : « Michel Ange n’est que le dernier et le plus grand des gothiques » (Rodin, L ‘Art, Entretiens réunis par Paul Gsell, éd. Grasset, Paris, 1986, p. 216).

C’est très tôt qu’il rentra en contact avec les œuvres de Michel-Ange : « quatorze ans, (…). J’aimais lire et je passais une grande partie de mon temps à la bibliothèque publique près du Panthéon (Sainte-Geneviève). Un Jour, j’ai trouvé un gros livre sur une table. C’étaient des gravures d’après les œuvres de Michel-Ange. Ce fut une révélation pour moi. Le lendemain, j’ai redemandé le livre et je n’ai pas tardé à être dévoré du désir de modeler des sculptures comme celles que je voyais... » (in F. Grunfeld, Rodin, éd. Fayard, 1988, p.110).

Puis vint l’étape cruciale dans son appréhension de l’œuvre du grand sculpteur de la Renaissance : »…Quand j’allai en Italie, ayant le cerveau plein des modèles grecs que j’avais étudiés passionnément au Louvre, je me trouvai très déconcerté devant les Michel-Ange. Ils démentaient à tout moment les vérités que je croyais avoir définitivement acquises. « Tiens ! me disais-je, pourquoi cette incurvation du torse, pourquoi cette hanche qui s’élève, cette épaule qui s’abaisse ? … »J’étais fort troublé… et pourtant Michel-Ange n’avait pas pu se tromper ! Il fallait comprendre. Je m’y appliquai et j’y réussis » (Rodin, entretiens avec P. Gsell, op.cit. 1986, p. 200).

Il partagera sa découverte fondatrice dans ses entretiens avec Paul Gsell ou Judith Cladel, venant à la conclusion que Michel-Ange n’était pas une figure isolée dans l’Histoire de l’Art, mais « l’aboutissant de toute la pensée gothique » (ibid. Rodin / P. Gsell, p. 200).

Statuaire grecque versus statuaire gothique

Il s’en expliqua en opposant la sculpture de Michel-Ange à la statuaire grecque.

Notant que du point de vue formel :

Les Grecs répartissaient les volumes du corps humain sur 4 plans se répondant alternativement (Rodin / P. Gsell, p. 200)

« vous pouvez remarquer (…) quatre directions, qui produisent à travers le corps tout entier une ondulation très douce. Cette impression de charme tranquille est également donnée par l’aplomb même de la figure... » (Rodin / P. Gsell, p. 193-4)

Tandis que, dans la construction des corps par Michel-Ange, il ne voyait plus que 2 plans allant s’opposant : « ceci donne au geste à la fois de la violence et de la contrainte et de là résulte un saisissant contraste avec le calme des antiques » (Rodin / P. Gsell, p. 197)

Rodin, Les sculptures grecque et Renaissance. Terre cuite, 1912, Paris, musée Rodin

Autre point de séparation pour Rodin :

– dans la statuaire grecque, il notait que le profil du corps était convexe « le dos se creuse, le thorax est bombé légèrement vers le ciel. Cette configuration de la statue lui fait recevoir en plein la lumière » (Rodin / P. Gsell, p. 195-6).

– Tandis que les figures de Michel-Ange avaient la forme d’une console « les genoux constituent la bosse inférieure, le thorax rentré figure la concavité, et la tête penchée, la saillie supérieure de la console. Ainsi le torse est arqué en avant… C’est ce qui produit ici des ombres très accentuées dans le creux de la poitrine et sous les jambes » (ibid. p. 199).

Devant l’un des Esclaves du Louvre il observait que dans ce cas précis la forme de la console n’était plus dessinée par le retrait de la poitrine, mais par le coude levé qui vient surplomber en avant.

« Michel Ange (chez qui il n’y a que deux vastes oppositions, une d’ombre, une de lumière) pour cette raison gardait dans sa sculpture quelque chose de sauvage hérité du gothique »  (Judith Cladel, Rodin et l’art gothique, Revue hebdomadaire, nov. 1908, Citation de Rodin, p. 85).

« Cette silhouette (…) est, je vous l’ai déjà dit, celle de toute la statuaire du Moyen-Âge. La console, c’est la Vierge assise qui s’incline vers son enfant. C’est le Christ cloué sur la Croix, les jambes fléchissantes, le torse penché vers les hommes que son supplice doit racheter. C’est la Mater Dolorosa qui se courbe sur le cadavre de son fils » (ibid. op.cit. Rodin / P. Gsell, p. 216).

Correspondances spirituelles

Aux considérations formelles Rodin ajoutait des correspondances spirituelles.

« Traduisez ce système technique en langage spirituel vous reconnaîtrez alors que l’art antique signifie bonheur de vivre, quiétude, grâce, équilibre, raison » (Ibid. Rodin / P. Gsell, p. 196 ). »Et si maintenant (…) nous cherchons la signification spirituelle de la technique de Michel Ange, nous constatons que sa statuaire exprime le reploiement douloureux de l’être sur lui-même, l’énergie inquiète, la volonté d’agir sans espoir de succès, enfin, le martyre de la créature que tourmentent des aspirations irréalisables » (Ibid. p.199).

Et de conclure : « On dit généralement que la Renaissance fut la résurrection du rationalisme païen et sa victoire sur le mysticisme du Moyen-Âge. Ce n’est qu’à moitié juste. L’esprit chrétien a continué à inspirer une bonne partie des artistes de la Renaissance, entre autres Donatello, le peintre Ghirlandajo qui fut le maître de Michel-Ange et Buonarroti lui-même. (…). On retrouve surtout une mélancolie qui envisage la vie comme un provisoire auquel il ne convient pas de s’attacher » (Ibid. p.200-1).

Il s’agit d’un point de vue qui semble avoir eu des échos du vivant de Rodin si l’on considère les réflexions du sociologue et philosophe allemand, Georg Simmel (Georg Simmel, Michel-Ange et Rodin, Petite bibliothèque Rivages, Paris, 1990).

Lui aussi voulait voir en Michel-Ange « l’aboutissant d’une pensée gothique » mais également son dépassement. L’aboutissement, car comme chez les Gothiques, G. Simmel décelait une même nostalgie, un même besoin du ciel. Mais dépassement car, alors que la pensée gothique aspirait toute entière au monde transcendant, sans se soucier du ‘corporel’ ou du ‘terrestre’, Michel-Ange exprimait la dualité entre le corps et l’âme.

Michel-Ange aurait donc transposé selon G. Simmel dans la dimension terrestre de la Renaissance, la nostalgie chrétienne. Atteignant parfois dans l’alliance des contraires le point de l’Union.

Michel-Ange, Deux hommes nus en portant un troisième, vers 1504. Paris, Musée du Louvre

Rodin, héritier et créateur de formes

Chez Rodin, l’emploi particulier du terme de « gothique » au sujet de Michel-Ange est issu de son regard de sculpteur : construction contrastée des corps, opposition de l’ombre et de la lumière, reploiement de l’être, venant ensuite à y considérer la traduction d’une mélancolie chère aux romantiques.

Dans son oeuvre même une évolution se fera, libérant et épurant les formes, en passant par une destruction et un démantèlement réel des oeuvres. Il affirme l’impératif d’écouter les maîtres anciens mais non de les imiter car ils n’imitent pas eux même, rappelant la nécessité première de s’adonner comme eux à « l’étude de la Nature, à ses lois, aux vraies, à celles que l’homme n’édicte pas, mais qui sont les textes éternels, éternellement offerts à ses yeux, à son esprit, à son cœur. Il n’y a pas jusqu’au brin d’herbe qui ne soit articulé en beauté « . (Op.cit. Rodin /P. Gsell, p. 186-7).

Il s’agit bien des lois de la Nature et non du Naturel au sens du XVIIIe siècle et de son rapport à la figure.

Rodin, De l'amour, vers 1910-3, aquarelle,

Rodin, De l’amour, vers 1910-3, aquarelle, crayon. Paris, musée Rodin

De manière globale, la sculpture de Rodin se différencie de celle de son aîné Michel-Ange par une plongée dans le flux de l’être, abandonnant peu à peu le combat des forces contraires pour épouser le mouvement multiple.

Perspectives

La sculpture moderne, outre les expressionnistes ou néo-romantiques, s’écartera également du pathos hérité du gothique, quand déjà les corps sortaient de leurs gangues, le mouvement se fera danse, jusqu’au repos silencieux des formes.

D’où l’acception de Rodin comme père de la modernité en sculpture, que l’on pense au regards portés sur ses abattis, marcottages, assemblages et autres rêveries formelles.

De Michel-Ange, à Rodin, Brancusi et Arp, une voie s’ouvrait appelant la liberté d’un envol, une ‘sortie’, tel que le mot serait employé dans le champ de la psychanalyse.

Tous s’accordant à l’admiration éternelle portée au maître Michelangelo.